Une défiance accrue envers les institutions et le système: Ce que nous disent les liens les plus partagés lors de la campagne présidentielle

28 Avril 2022

Par Roman Adamczyk et Zoé Fourel

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Mesurer la prévalence et l’impact des discours extrémistes et de la désinformation en ligne sur une élection est un défi complexe. Les résultats électoraux des candidats appartenant à des mouvements politiques extrémistes peuvent donner une première indication sur le type de messages qui ont eu le plus de succès lors d’une campagne électorale. Cependant, cet indicateur est insuffisant pour comprendre l’ensemble des dynamiques de campagne et à quel point des narratifs polarisants, extrémistes et des fausses informations ont pu circuler sur les réseaux sociaux et impacter le choix des électeurs. 

Cette analyse s’intéresse tout d’abord aux liens qui ont été les plus partagés sur Twitter dans des messages faisant référence à l’élection présidentielle ou au nom d’au moins un des candidats sur la période allant du 5 mars 2022 au 10 avril 2022. Bien que Twitter ne puisse pas être considéré comme un espace de discussion représentatif de l’ensemble des préoccupations des français comme le suggèrent plusieurs études, il n’en reste pas moins un écosystème où les principaux acteurs de la campagne présidentielle ont été extrêmement actifs (médias, candidats, activistes politiques…). Les liens liés à l’élection les plus partagés sur Twitter permettent ainsi de se faire une idée plus précise des acteurs, thèmes et contenus qui ont dominé une partie des discussions durant la campagne présidentielle et généré le plus de réactions sur la plateforme.

L’ISD a ensuite examiné les URLs liées à l’élection présidentielle les plus reprises dans diverses communautés Twitter et Facebook identifiées lors d’un précédent travail de recherche comme propageant des discours complotistes, extrémistes et de la désinformation. Pour finir, la comparaison entre les liens qui ont le plus circulés dans un écosystème plus généraliste (Twitter) et les liens les plus diffusés dans des communautés spécifiques nous a donné l’opportunité de tenter d’appréhender plus précisément les dynamiques et interactions plus larges qui peuvent exister en période d’élection présidentielle entre des espaces en ligne globaux et des communautés plus activistes et radicales. 

Il est important de garder à l’esprit que cette étude couvre une période réduite de la campagne présidentielle, n’explore qu’une part très limitée des phénomènes informationnels qui ont pu jouer sur les résultats de l’élection et que certaines discussions couvertes par cette analyse incluent à la fois des préoccupations légitimes pour le débat démocratique et des considérations qui ont pu être instrumentalisées à des fins plus politiques, reflétant la complexité des échanges en ligne.  

Enseignements principaux

Il n’y a pas un écart très important entre les principales thématiques de discussions qui ressortent de l’analyse des liens les plus partagés sur Twitter en relation avec la campagne présidentielle et celles transparaissant des URLs les plus partagées dans les communautés extrémistes, complotistes et antisystèmes couvertes par notre étude, avec pour exception certains sujets (pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine…) qui sont restés plus souvent cantonnés aux écosystèmes informationnels des marges et ont été moins centraux sur Twitter. 

Bien que les sujets discutés aient souvent été proches, l’ISD a identifié au sein des écosystèmes extrémistes, complotistes et antisystèmes sur Twitter et Facebook, une circulation plus régulière de contenus viraux provenant de sources peu fiables ou politisées, avec des messages étant plus susceptibles d’inclure de la désinformation et des discours extrémistes. A l’inverse, les 100 URLs les plus partagées sur Twitter ont redirigé en majorité vers des contenus produits par des médias traditionnels (57%) ou d’opinion (19%) soulignant comment la couverture médiatique de la campagne présidentielle est restée globalement la source la plus importante de contenus et de commentaires sur Twitter.  

L’ISD a également observé dans les deux espaces en ligne couverts par cette étude une certaine défiance envers le processus démocratique et l’équité de la campagne. Ce phénomène est perceptible avec plus d’intensité dans les écosystèmes extrémistes et politiques mais se retrouve aussi dans les URLs qui ont le plus circulés sur l’ensemble de Twitter. 

En matière de contenus politiques, la diffusion de liens ramenant vers des publications pro-Zemmour a été particulièrement forte dans les communautés alternatives. Certains de ces liens ont également été partagés de manière virale sur Twitter, soulignant le caractère polarisant de l’homme politique d’extrême droite pour un plus large public mais aussi les efforts de sa campagne, avec parfois des stratégies de manipulation de l’information, pour occuper le cyberespace. 

Méthodologie

Notre étude couvre la période du 5 mars 2022, date de l’officialisation de la liste des candidats à l’élection par le Conseil Constitutionnel, au 10 avril 2022, jour du premier tour de la présidentielle.

Sur cette période, l’ISD a collecté les 100 liens les plus partagés dans des tweets en français incluant soit le nom d’au moins un candidat à l’élection présidentielle soit l’un des mots suivants : “élection”, “présidentielle”, “élections”, “présidentielles”, “Campagne”, “Scrutin”.

Utilisant les mêmes critères et mots-clés, l’ISD a également recueilli et analysé les 100 liens les plus diffusés à propos de l’élection présidentielle dans des communautés extrémistes, complotistes ou partageant de la désinformation identifiées sur Twitter et Facebook lors d’une de nos précédentes études. 

Analyse des liens les plus partagés sur Twitter autour de la campagne présidentielle   

Parmi les 100 liens les plus partagés sur Twitter dans des tweets incluant un des noms ou mots-clés définis pour notre analyse, 57% des liens redirigeaient vers des contenus produits par des médias traditionnels (Le Monde, BFMTV, Huffington Post, etc..).  Ceci illustre la place prépondérante prise par ces médias dans les discussions en ligne autour de la campagne présidentielle.  

S’appuyant sur un travail de recherche du Sciences-Po MediaLab pour la classification, l’ISD a également identifié que 19 des liens qui ont été les plus mentionnés sur Twitter provenaient d’organisations pouvant être considérées comme des médias d’opinion ou indépendants. Cette catégorie est composée de médias qui ont des lignes éditoriales plus marquées politiquement à gauche (Mediapart, l’Humanité, Alternatives Economiques, Blast) ou à droite (CNews, Valeurs Actuelles).  Ces médias sont plus ou moins bien intégrés avec les écosystèmes informationnels médiatiques plus traditionnels.  A noter que certains de ces médias, en particulier à l’extrême droite, sont considérés comme ayant un rôle important dans l’amplification de désinformation et de discours polarisants. Nous avons également classé dans cette catégorie Off-Investigation, un média indépendant qui a produit un documentaire vidéo incluant un témoignage anonyme accusant Emmanuel Macron d’avoir été rémunéré via un paradis fiscal lors qu’il travaillait pour la banque Rothschild. Plusieurs liens vers ce documentaire et d’autres contenus produits par ce média indépendant font partie des 100 URLs les plus repartagés sur Twitter. 

Les chercheurs de l’ISD ont également identifié que 11 des 100 liens les plus mentionnés sur Twitter dans nos données ont été produits par les campagnes politiques des principaux candidats à l’élection présidentielle (sites de campagne, chaînes Youtube…). Cette observation démontre que les contenus provenant de sources partisanes peuvent dans certains cas atteindre des hauts niveaux de viralité sur Twitter bien que leur proportion dans les 100 liens les plus partagés sur la plateforme soit bien inférieure aux articles de presse traitant de la campagne. Au total, 7 de ces liens politique ont été produits directement par la campagne d’Éric Zemmour, ce qui fait écho à la forte mobilisation des équipes du candidat Reconquête pour lui assurer une très forte visibilité sur Twitter. Selon plusieurs investigations, ces efforts ont impliqué des stratégies de manipulation en ligne. Parmi ces liens favorables à Éric Zemmour, on trouve deux pétitions portées par les membres du parti Reconquête pour dénoncer les relations entre Emmanuel Macron et le cabinet McKinsey ainsi que soutenir un agriculteur mis en examen pour avoir tué un cambrioleur.   

L’ISD a classé également 7 liens comme venant d’acteurs connus pour répandre de la désinformation ou des théories complotistes (Le Courrier du Soir, Anguille Sous Roche, Apar.tv, Planètes 360, Le Courrier des Stratèges, Quoi2News) et un lien comme provenant d’un site d’extrême droite (FdeSouche). Ces URLs ont généré de 3600 à 8500 mentions, montrant comment quelques contenus venant de sources peu fiables et polarisantes circulent parfois largement sur Twitter.  

D’un point de vue thématique, les chercheurs de l’ISD ont classé 43% des liens les plus viraux autour de l’élection sur Twitter comme redirigeant vers des contenus, principalement des articles de la presse traditionnelle ou d’opinion, couvrant des controverses médiatiques ciblant le président Macron. Ces controverses incluent principalement les débats houleux autour de la relation entre le gouvernement français et le cabinet de conseil McKinsey ainsi que des accusations non prouvées à ce stade de fraude fiscale contre le Président français, datant de l’époque où il travaillait pour la banque Rothschild. Les liens sur ces sujets ont été souvent repartagés sur Twitter avec des messages mêlant des considérations légitimes sur l’éthique du monde politique ou la dépense publique avec des attaques plus politiques contre Emmanuel Macron ainsi que des narratifs antisystèmes très marqués. Comme l’illustre bien le titre d’un article du fact-checker Les Décodeurs (“McKinsey et Macron : le vrai et le faux sur la polémique”), beaucoup de ces polémiques ont mélangé du vrai et du faux. Ainsi, une partie importante des discussions en ligne avant le premier tour de la présidentielle se sont centrées sur la défiance envers le monde politique et la personnalité d’Emmanuel Macron.  Cela fait écho à une autre étude menée par les équipes de l’ISD soulignant comment l’amplification de la rhétorique antisystème sur les réseaux sociaux a favorisé les positions extrêmes et affaiblit le barrage républicain. 

Figures 1 et 2: Captures d’écran de tweets critiquant vertement Emmanuel Macron et l’Etat à propos de la controverse McKinsey

Sur Twitter, 19 des 100 liens les plus partagés lors des dernières semaines de campagne proviennent directement de la campagne d’Éric Zemmour (7 liens) ou sont des contenus évoquant des actualités en lien avec le candidat Reconquête ou son mouvement (12 liens). Dans cette catégorie, l’ISD a par exemple classé une tribune d’Éric Zemmour dans le média d’extrême droite Valeurs Actuelles dénonçant la mort de Jeremy Cohen alors qu’il tentait de fuir après une agression ou une interview du candidat d’extrême droite pour le média le Figaro, où il se présentait comme la solution pour “sauver la France”. 

Dans les 10 liens les plus viraux qui ont circulés sur Twitter, il y a aussi l’invitation à participer au rassemblement du Trocadéro du mouvement Reconquête ou une pétition de la campagne d’Éric Zemmour attaquant Emmanuel Macron sur “l’affaire McKinsey”. Cependant, le haut niveau de viralité des contenus liés à Éric Zemmour n’est pas toujours dû qu’à des réactions positives concernant l’homme politique d’extrême droite, montrant le caractère polarisant de cette figure politique. Par exemple, la couverture médiatique de l’expulsion d’Éric Zemmour d’un terrain de football par le frère de l’ancien footballeur Zinedine Zidane a été repartagée par de nombreuses personnes sur Twitter pour critiquer les positions politiques extrémistes d’Éric Zemmour. 

Figure 3: Capture d’écran d’un tweet se réjouissant de l’exclusion d’Eric Zemmour d’un club de football indoor géré par le frère de l’ancien footballeur Zinédine Zidane

Si leur nombre a été plus limité, les chercheurs de l’ISD ont identifié parmi les 100 liens les plus partagés sur Twitter une dizaine d’URLs qui ont été essentiellement republiées dans des tweets questionnant l’équité de la campagne présidentielle et l’intégrité du vote. Dans cette catégorie, les narratifs propagés mélangent encore une fois des considérations pouvant être perçues comme légitimes concernant les processus démocratiques en France avec des messages plus politisés, voire dans de plus rares cas complotistes, sur le déroulement de la campagne et la démocratie en France.

L’article de France Inter, montrant comment les questions du premier débat d’Emmanuel Macron organisé à Poissy avaient été préparées à l’avance, est par exemple le lien qui a généré le plus de mentions sur Twitter de notre base de données, avec des tweets l’accusant de “parodie de démocratie”. De même, la tribune “Pas de Débat, Pas de Mandat” défendant l’idée qu’Emmanuel Macron ne pourrait être un président légitime s’il est réélu sans participer à un débat avec ses opposants avant le premier tour, a été très largement repartagée sur Twitter pour questionner le caractère démocratique de la première phase de la campagne. Enfin, on retrouve également dans les 100 liens les plus partagés, un article du site complotiste Anguille Sous Roche qui accuse le PDG de Facebook Mark Zuckerberg d’avoir truqué les élections dans le Michigan pour faire élire Joe Biden. Certains tweets ont fait un parallèle entre cet article et une possible manipulation à venir des élections en France. 

Figures 4 et 5: Captures d’écran de deux tweets présentant des choix et des pratiques de campagne d’Emmanuel Macron comme un déni de démocratie.

Figure 6: Capture d’écran d’un tweet reprenant une publication d’un site complotiste accusant Facebook d’avoir participé à une prétendue fraude électorale pour faire élire Joe Biden.

Seulement 5 des liens les plus partagés autour de l’élection présidentielle font référence à l’Ukraine, suggérant que la thématique n’a pas été extrêmement centrale sur Twitter dans les dernières semaines de campagne qui ont précédé le premier tour de l’élection. Il est cependant notable que deux des URLs les plus partagés sur le sujet redirigeaient vers des contenus de l’émission de TF1 “La France face à la guerre” du 14 mars, qui consistait en l’interview de plusieurs candidats à l’élection présidentielle sur leur positionnement par rapport au conflit ukrainien. Cela montre qu’il y a eu tout de même un intérêt des écosystèmes francophones de Twitter pour le sujet et son impact sur la campagne présidentielle.

D’autres acteurs ont republié de manière virale deux liens vers une intervention d’une chroniqueuse de l’émission “Les Grandes Gueules” de RMC, qui présentait le sommet sur l’Ukraine des dirigeants européens à Versailles comme une simple opération de communication politique d’Emmanuel Macron. Enfin, un tweet très partagé reprend un lien vers la chaîne Telegram Quoi2news, qui est identifiée dans une note sur les dérives sectaires du Ministère de l’Intérieur français comme une source de théories du complot. Ce lien renvoie vers une vidéo d’Emmanuel Macron durant une interview où il a fait un lapsus sur les négociations passées avec la Russie concernant le conflit ukrainien qui peut être interprété de façon complotiste. (« J’assume totalement d’avoir constamment, au nom de la France, parlé au président de la Russie… pour éviter la paix ! ») 

Analyse des liens les plus partagés dans des écosystèmes complotistes, extrémistes et antisystèmes autour de la campagne présidentielle   

Dans les communautés complotistes, extrémistes et antisystèmes identifiées par l’ISD, les liens les plus partagés autour de la campagne présidentielle proviennent plus régulièrement de sources politiques (33% vs 11% pour les liens les plus viraux sur Twitter) et de sites connus pour propager de la désinformation ou des discours extrémistes (16% vs 7% pour les liens les plus viraux sur Twitter) que dans l’écosystème Twitter global. Cependant, même dans ces communautés, les contenus de médias traditionnels (29%) et de la presse d’opinion (13%) restent aussi partagés de manière significative montrant le rôle important des médias dans l’ensemble des discussions autour de la campagne. 

Alors que les contenus liés à la campagne d’Éric Zemmour avaient déjà une présence significative dans les liens qui ont le plus circulés autour de la présidentielle sur Twitter (19%), ils représentent 48% des URLs les plus partagés dans les communautés extrémistes, complotistes et antisystèmes que l’ISD a exploré. Parmi ces liens, 60% des contenus ont été produits directement par des canaux officiels de la campagne de l’homme politique d’extrême droite (chaîne Youtube, sites de campagnes…). Les 40% restants sont associés à la couverture de sa campagne par des médias traditionnels ou d’opinion, ces derniers ayant souvent une orientation politique marquée à droite. Ainsi, à plusieurs reprises, les liens les plus partagés sur Éric Zemmour correspondent à des articles de médias classés à l’extrême-droite présentant l’information avec un biais pro-Zemmour, comme par exemple un article de Valeurs Actuelles qui décrit la stratégie d’Éric Zemmour sur les réseaux sociaux comme un succès incontestable.   

Figure 7: Capture d’écran d’un tweet reprenant un article de Valeurs Actuelles présentant la stratégie numérique de la campagne d’Eric Zemmour comme une “razzia”.

Les chercheurs de l’ISD ont également observé parmi les contenus qui ont beaucoup circulé des articles de la presse dite traditionnelle faisant état de faits qui se sont déroulés au cours de la campagne d’Éric Zemmour et présentant l’ancien candidat de Reconquête à son avantage. Cela inclut par exemple plusieurs articles du Figaro ou du média local Sud-Ouest annonçant le ralliement de différentes figures publique du parti Les Républicains à la campagne Zemmour. Certains de ces articles sur des figures politiques rejoignant la campagne d’Éric Zemmour apparaissent également dans les liens les plus partagés sur Twitter identifiés dans notre la première partie de notre analyse.    

Parmi les 100 liens les plus partagés dans les communautés complotistes, extrémistes et antisystèmes Facebook et Twitter, environ 40 concernaient Emanuel Macron et ont souvent été publiés dans une logique d’opposition frontale au président sortant. Dans cette catégorie, une majorité des contenus ont eu pour thème central la polémique McKinsey, les accusations non-prouvées de fraude fiscale contre Emmanuel Macron et des narratifs antisystèmes plus larges contre le gouvernement français (51%). La pétition de la campagne d’Éric Zemmour attaquant Emmanuel Macron sur l’affaire McKinsey ainsi que l’enquête d’Off Investigation, qui cherche à prouve sans en apporter une preuve tangible qu’Emmanuel Macron a des fonds dissimulés dans un paradis fiscal, ont ainsi fait partie des liens les plus partagés dans ces écosystèmes en ligne alternatifs alors qu’ils ont aussi circulé de manière virale sur Twitter.

Cependant, contrairement aux URLs les plus partagées sur Twitter incluant des positions anti-Macron qui se concentraient sur les controverses au centre de l’actualité, les liens viraux ciblant le président français dans les communautés complotistes et extrémistes couvertes par cette étude ont touché un spectre de sujets plus large (Ukraine, pandémie de COVID-19, etc..). Ceci semble en partie dû au fait que nos communautés cibles ont repartagé plus régulièrement de manière virale des contenus provenant de sources influentes dans la complosphère française comme les sites France-Soir ou le Courrier des Stratèges (35%). Les liens vers les articles de ces acteurs ont souvent été utilisés pour repropager ouvertement des théories du complot, qui ont souvent précédé la campagne, afin de promouvoir des narratifs opposés à une réélection d’Emmanuel Macron, l’accusant par exemple de faire partie d’un complot pour instaurer un nouvel ordre mondial ou l’attaquant sur sa gestion du COVID-19. 

Figure 8: Capture d’écran d’un tweet du site complotiste “Le Courrier des Stratèges” encourageant à voter contre Emmanuel Macron car il aurait secrètement organisé l’euthanasie des personnes âgées durant la pandémie de Covid-19.

Sans le lier toujours directement et explicitement au contexte de la campagne, nos communautés ont également repartagé largement quelques liens (4%) attaquant la stratégie d’Emmanuel Macron sur la guerre en Ukraine. Cela inclut par exemple un article complotiste du blog le Courrier des Stratèges, qui s’interroge sur une “possible exfiltration d’officiers français de la ville de Marioupol” ou un article du site complotiste SOTT, qui reprend les propos de la journaliste française Anne-Laure Bonnel, affirmant qu’Emmanuel Macron ment au français sur la guerre en Ukraine et la situation au Donbass. Cette journaliste a suscité la controverse lors d’un passage sur la chaîne de TV CNEWS en diffusant des informations erronées sur le conflit au Donbass et est présentée par plusieurs médias comme une source d’amplification de narratifs pro-Kremlin 

Figure 9: Capture d’écran d’un tweet incluant un lien vers un article du site internet complotiste SOTT, qui reprend des propos de la journaliste indépendante Anne Laure Bonnel accusant Emmanuel Macron de mentir sur l’Ukraine.

Il est important de garder à l’esprit que les liens qui ont beaucoup circulé au sein de ces communautés n’ont pas forcément eu une viralité extrêmement forte dans d’autres écosystèmes informationnels plus larges. Alors que les contenus poussés par la campagne d’Éric Zemmour contre Emmanuel Macron sur l’affaire McKinsey ont par exemple généré de nombreuses interactions de manière globale sur Twitter et dans nos communautés cibles, la diffusion de théories du complot sur l’Ukraine que nous venons d’évoquer est à l’inverse restée beaucoup plus limitée en termes de circulation. 

Enfin, deux des 100 liens les plus partagés dans les écosystèmes complotistes, extrémistes et antisystèmes ont renvoyé vers des initiatives qui souhaitaient réaliser un contrôle citoyen du dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle. Ces initiatives qui se présentent comme le fruit d’une mobilisation citoyenne, ont en réalité émergé de la complosphere et de communautés faisant la promotion d’une rhétorique anti-institutionnelle. Celles-ci ont commencé à se mobiliser à partir de la mi-mars partant du postulat que les résultats de l’élection présidentielle seraient forcément manipulés pour favoriser le camp de la majorité présidentielle. L’une de ces initiatives citoyennes est liée à l’association Bon Sens. Cette association a été fondée par plusieurs figures des mouvements s’étant opposés aux restrictions sanitaires et à la vaccination COVID-19 en France comme par exemple Xavier Azalbert qui est le propriétaire de France Soir, site majeur de la complosphere française. Ces liens ont été repartagés par le compte Twitter de Bon Sens, et d’autres comptes véhiculant des messages anti-institutionnels ou complotistes. 

Figure 10: Capture d’écran d’un tweet de l’association Bon Sens qui promeut une des initiatives de contrôle citoyen du vote lors de l’élection présidentielle.

Conclusion

En conclusion, l’analyse des liens les plus partagés lors des dernières semaines de la campagne présidentielle n’a pas montré un décalage majeur entre la nature des sujets les plus viraux circulant dans un espace informationnel global comme Twitter et les discussions en ligne dans des communautés extrémistes, complotistes et antisystèmes plus restreintes, à l’exception de certains sujets (pandémie de COVID-19, Ukraine) qui ont reçu un écho plus important dans les environnements impliquant uniquement les acteurs les plus radicaux.  

Quels que soient les espaces informationnels, notre étude montre également une certaine convergence dans les liens les plus partagés autour d’une défiance envers le monde politique et institutionnel. Cette défiance mélange souvent des préoccupations légitimes avec de l’information manipulée et des attaques plus politiques. De manière notable, d’un point de vue des campagnes politiques, nous avons également identifié que les contenus liés à Éric Zemmour ont été les plus mentionnés à la fois sur Twitter et dans des communautés plus spécifiques, ce qui est certainement une illustration des efforts de mobilisation en ligne de la campagne Reconquête, impliquant aussi des stratégies contestables de manipulation de l’information. 

Cependant, malgré certaines similitudes, il est important de noter que les contenus venant d’acteurs politiques ou produits par des sources peu fiables, plus susceptibles d’inclure de la désinformation ou des discours extrémistes, ont eu plus de mal à atteindre une viralité très forte sur Twitter alors que ceux-ci ont circulé plus largement dans les communautés extrémistes, complotistes ou antisystèmes analysées par cette étude. 

Enfin, l’ISD a noté que les inquiétudes autour de l’équité de la campagne électorale et de l’intégrité du scrutin ont été présentes au sein des différents environnements couverts par notre analyse. Selon un sondage de l’IFOP, 14% des Français estimaient avant le second tour que l’élection présidentielle pourrait être truquée. Le succès relatif de la pénétration de ces discours au-delà des sphères alternatives en ligne illustre une fois de plus la défiance envers les institutions et le besoin de recréer la confiance envers les processus démocratiques en France.  

 

 

 

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